Jour 366

Le grincement de la porte du local à vélos résonne sous le toit du parking de la résidence. Je grimace, et j’ajoute « huiler la porte du local » à ma to do liste mentale. À partir de douze points, une to do liste devient ingérable. La mienne en compte une bonne trentaine. La porte devra patienter…

L’an dernier, à la même date, il faisait un temps de chien. Même pas vingt degrés, un ciel gris et blanc, une humidité qui rentrait sous les habits. Ça avait rendu le début du confinement moins lourd à vivre pour la plupart des gens.

Cette année, le printemps ne se fait pas désirer. Le soleil brille, il fait si chaud que j’ai dû abandonner ma veste à l’étage, et dans les arbres les oiseaux font un raffut de tous les diables. Je jurerais que leur nombre à doublé en un an. Mais ce ne sont peut-être que mes propres espoirs que je projette sur le monde qui m’entoure, tout en poussant mon vélo jusqu’à la grille de la résidence, bloquée en position ouverte depuis plus d’un an.

– Jolan !

Je me tord le cou : mon père me fait signe depuis le pallier du cinquième étage, un sac en papier à la main.

– Tu as oublié ton déjeuner, tu l’attrapes ?

– Attend !

Je déplie d’un coup de pied la béquille de mon vélo pour le stabiliser. Mon père me lance mon déjeuner, que j’attrape in extremis. Je ne suis pas sûr que ma lunch box aurait supporté de s’écraser contre le bitume du parking.

– Merci, P’pa !

– Dis à tout le monde que je les embrasse ! De loin, hein ?

Je soupire sans lui répondre. En un an de confinement, on serait en droit d’espérer qu’il renouvelle un peu ses blagues, mais non, pas mon père. Il fait les mêmes jeux de mots depuis ma naissance et reviendra me hanter juste pour me les répéter des millions d’années après sa mort.

Je cale mon déjeuner dans mon sac à dos, entre la boite de tests à moitié vide et la caisse à outils, et puis j’enfourche mon vélo et je suis parti. Huit heures du matin, et le soleil me réchauffe déjà, le vent tiède caresse agréablement mes bras nus. Le moteur électrique de ma bécane me berce de son ronronnement familier. Il y a plus d’une heure de route pour aller chez ma sœur, même en passant par la rocade, ouverte aux coursiers puisque les véhicules à moteur non médicaux sont à l’arrêt, leurs propriétaires enfermés chez elleux depuis douze mois.

Douze mois depuis hier. Tu parles d’un anniversaire…

Sur le chemin du périph’, je m’arrête régulièrement. Au bureau de poste d’abord, dont on m’a confié la clef. Un autre coursier y a déposé lettres, cartes postales et colis, rangés par adresses et par tailles. Avec un vélo électrique, je ne peux pas emporter plus gros que les lettres et cartes postales. Je jette un coup d’oeil à la pile « urgent » au cas où quelque chose ait priorité sur le courrier de mon circuit, mais rien qui ne soit sur ou à proximité de mon chemin. Je laisse de bonne grâce les urgences à quelqu’un d’autre, rafle trois paquets d’enveloppes qui viennent gonfler encore un peu mon sac à dos, et je repars aussi sec.

Je parcours les rues désertes sans consulter mon gps. Le même parcours tous les jours ou presque, dans les deux sens, parfois plusieurs fois. Les maisons, les magasins fermés, même les lampadaires me font l’effet d’amis de longue date à ce stade. Salut, la boite aux lettres. Salut, le champs en friche. Salut, la boulangerie dont la simple vue me fait saliver. Oh, j’espère que Maximilien, un boulanger du quartier 22, aura fait du pain frais quand je passerai par chez lui ! Il me le fait distribuer à toute sa rue et en échange il me donne toujours le surplus. Mon estomac gargouille rien que d’y penser alors que je viens tout juste de prendre mon petit déjeuner.

Je m’annonce de trois coups de sonnette chaque fois que je m’engage dans une rue résidentielle. Je gare ma bécane sur un trottoir et je cavale de porte en porte -quand on est responsable de pas loin de onze quartiers situés à différents bouts de la ville, on n’a pas le temps de flâner. Je glisse le courrier directement sous les portes, y frappe trois coups en criant :

– Y a besoin de quelque chose ?

Et je passe à la suivante -si la réponse est positive quelqu’un me hélera par une fenêtre. Un volet claque justement au dessus de ma tête, et une tête se penche depuis le premier, un bonnet enfoncé sur la tête, une écharpe sur le nez et la bouche. Je m’arrête aussitôt : l’accoutrement n’est pas bon signe.

– Jo, c’est toi ?

– Vous avez des symptômes, Madame Wellenstain ?

Elle a quatre-vingt ans, si le virus est chez elle je suis obligé de tout laisser tomber pour l’emmener à l’hosto sur mon porte bagage. Il faudra laisser mes sacoches de selle à quelqu’un de confiance, dans une maison saine… Je parcours la rue du regard. Madame Wellenstain m’appelle, me fait signe d’approcher.

– Tu as des tests ?

J’hésite. Il m’en reste une demi boite, mais si elle a des symptômes ce serait du gâchis que de lui en donner un, et on ne sait jamais quand on sera ravitaillé. Les tests sont amenés sur la rocade par camions sanitaires, à intervalle irrégulier. Les coursiers sont prévenus la veille par texto, mais je n’ai rien reçu depuis la dernière livraison, il y a plus de trois semaines.

– C’est vous qui êtes malade, Madame Wellenstain ? je demande pour me laisser le temps de réfléchir.

– Non, non, ce n’est pas moi, c’est mon pauvre Félix. Jo, sois un gentil garçon, donne moi un test, ou alors emmène le à la clinique…

Le soulagement me coupe les jambes, je m’appuie sur mon vélo pour ne pas finir par terre. Un rire me gratte le fond de la gorge mais je le réprime : Madame Wellenstain peut être susceptible quand il s’agit de sa ménagerie.

– Les tests ne fonctionnent pas sur les animaux, Madame Wellenstain, je lance d’un air navré que je n’ai pas besoin de forcer.

Le virus a fait des victimes chez les chats et les chiens aussi, encore que leur taux de mortalité soit très bas. Les laisser en souffrance me crève le coeur, mais même si je le voulais, je ne suis pas vétérinaire et je ne transporte rien susceptible de soulager Félix.

– On le lui a dit, intervient Alexane, la fillette de dix ans de la maison d’à côté.

Elle s’adresse à moi par dessus la grille de son jardin. Je reste à bonne distance -je suis immunisé mais je reste un potentiel porteur sain.

– Félix est tout le temps malade parce qu’elle lui donne n’importe quoi à manger, ajoute-t-elle un ton plus bas. Il a pas le virus, comment ce serait possible ? Il sort jamais de la maison, elle non plus, et personne n’a brisé le confinement dans le quartier depuis le mois de janvier.

– Recule un peu, je vais te déposer le courrier de l’autre côté de la grille.

Elle s’exécute machinalement, les mains dans la poche kangourou de son sweat à capuche. Elle me guette toujours, cette petite, pieds nus dans l’herbe humide été comme hiver. Elle supporte très mal l’enfermement alors ses parents la laissent gambader dans le jardin. Que je sache, elle n’a jamais tenté d’en escalader la grille.

– Ça va, à la maison ? je m’informe en lui faisant un clin d’oeil. Personne n’a besoin de rien ?

– Ma sœur va avoir besoin d’une équipe de réanimation bientôt si elle continue à me piquer mes feutres, claironne Alexane avec un sourire digne d’Hannibal Lecter. Sinon, ça va. Mais si y a une lettre de Poudlard prévue pour moi, j’aimerais vraiment qu’elle arrive bientôt.

– C’est tout ce que je te souhaite. Promis, si je trouve un hibou à la poste, je viens direct ici.

– Merci, Jo !

– À plus tard, Alex !

Beaucoup trop de rues résidentielles plus tard, je m’engage enfin sur la rocade -la seule partie de mon trajet sur laquelle je n’ai pas besoin de m’arrêter tous les deux mètres pour distribuer du courrier et vérifier que tout va bien. Je soupire de soulagement, et m’arrête en plein milieu de la voie pour boire un coup et rajuster mon sac à dos. Le soleil grimpe à l’assaut du ciel azur. Il va faire chaud, aujourd’hui… J’espère que mon beau-frère a ouvert la piscine. J’ai emmené mon maillot de bain, juste au cas où. J’essaie de me rappeler de la dernière fois que je me suis baigné. Il n’a pas fait assez beau depuis cet hiver. Et toutes les piscines municipales sont fermées depuis le début du confinement. L’été dernier peut-être ?

Non.

Non, définitivement pas l’été dernier.

Je frissonne malgré le soleil qui s’achemine vers son zénith. Le périph’ désert semble s’assombrir autour de moi. Mon esprit invente une sirène dans le lointain. Celle de l’ambulance qui m’a conduit à l’hôpital alors que le bitume fondait sous les pneus. À l’extérieur, il faisait quarante-trois degrés. À l’intérieur de mon corps, quarante-deux virgule cinq. Je luttais contre l’asphyxie, le torse comprimé par une main invisible. Quand, à l’hôpital, l’épuisement a fini par avoir raison de mes tentatives de continuer à respirer, il n’y avait pas de respirateur disponible. Même pour moi, un patient de vingt-cinq ans sans antécédents médicaux, en bonne santé avant le virus. Un patient qui avait ses chances.

Tant mieux, je décide en pédalant sous le soleil de mars. Si j’avais survécu parce qu’on avait choisi de m’aider moi plutôt que quelqu’un d’autre, je n’aurais pas voulu survivre.

J’ai arrêté de respirer une demi douzaine de fois pendant mon hospitalisation. Ça n’a jamais duré plus de trois minutes. Dans la petite pièce où on me logeait, entassé avec huit autres personnes, tous les patients en état de compter chronométraient tout haut les arrêts cardiaques et respiratoires. On comptait à haute voix, un, deux, trois, quatre, je ne sais pas pourquoi.

Le plus terrible c’était d’entendre tes voisins commencer à compter, essayer de lever la tête pour chercher qui y passait cette fois, et réaliser que c’était toi.

Mon coeur ne s’est arrêté qu’une seule fois, et est reparti sans faire d’histoire.

À ma sortie, un secrétaire médical épuisé m’a demandé si je voulais profiter de l’immunité acquise en survivant au virus pour rejoindre le dernier programme de service civique activé par le gouvernement. J’étais trop épuisé pour piloter autre chose qu’une chaise roulante, alors sur le moment j’ai dit non, mais dès que j’ai été capable de marcher j’ai posé ma candidature en ligne. Ça oblige mon père à se confiner dans sa chambre le temps que j’aille dans la mienne quand je rentre, et vice versas, on utilise les autres pièces de l’appartement à tour de rôle. Mais au moins je ne suis pas bloqué à l’intérieur.

Et puis l’Occitanie manque de coursiers.

Je m’engage dans la sortie dix-huit, et m’arrête au point de contrôle : une cahute hermétique avec une vitre, par laquelle j’agite mon accréditation à l’adresse des deux policières de quart aujourd’hui. Elles me font distraitement signe de passer sans interrompre leur conversation. Je me demande quand elles ont eu des briseurs de confinement pour la dernière fois.

Sans m’arrêter, je serai chez ma sœur en moins d’une demie heure. Mais je suis responsable de ces quartiers-ci aussi, alors je distribue le courrier, frappe à toutes les portes, effectue ma routine habituelle. À une rue de l’école primaire, on me signale un évier qui fuit. Je rentre jeter un œil, mais pas besoin d’appeler un des plombiers de mon répertoire : j’ai changé tellement de joint en me faisant guider par téléphone depuis que je fais ce boulot que je pourrais le faire les yeux fermés. On me remplit ma gourde pour me remercier, et l’aîné des enfants me laisse piocher dans sa bibliothèque, qu’il a déjà lu trois fois. Je tombe sur un trésor : Yardam, le dernier bouquin de ma pote Aurélie, que je n’ai toujours pas lu. Je l’embarque en promettant d’obtenir une dédicace au gamin quand le confinement sera levé.

Quand j’arrive chez ma sœur, les enfants sont devant leurs écrans. La classe virtuelle a débuté sur Discord. Eline est en cours de maths. Matis en leçon de harpe avec sa professeur, sur Skype. Les notes hésitantes nous parviennent par une fenêtre ouverte. Mon beau-frère travaille dans le bureau, mais il a ouvert la piscine ce matin, à mon intention. Je me déshabille et m’y jette avec soulagement -ça fait presque quatre heures que je suis sur ce vélo en plein cagna et je n’en peux plus. Ma sœur s’assoit sur une chaise, à l’ombre de la véranda, assez loin pour respecter les mesures et assez près pour se parler sans crier.

– T’as du nouveau ?

Elle demande toujours ça, à chaque fois que je viens, depuis que j’ai commencé ce travail. Je me passe machinalement deux mains sur le visage pour repousser mes cheveux en arrière, et mes doigts rencontrent le duvet encore dru de mon crâne fraichement rasé.

– Nan, silence radio depuis la dernière livraison.

– Tu crois qu’ils fabriquent encore des tests ou qu’ils ont arrêté ?

– Pourquoi tu veux qu’ils arrêtent ?

Elle hausse les épaules sans me regarder.

– Quand y aura plus personne pour les fabriquer…

– Le taux de diffusion du virus continue de chuter, Sandrine…

– Oui, non mais je sais, ils le disent tous les jours aux infos. J’espère que c’est vrai.

Moi aussi, mais j’évite de le lui dire. Je m’extirpe de l’eau glacée à contre coeur -ma tournée se termine ici, mais pas ma journée de travail. Sandrine me lance une grande serviette éponge.

– Ça va, l’école virtuelle ? je demande en essuyant les gouttes qui me coulent dans le cou.

– Ça fonctionne bien, les enfants adorent. Eline t’appellera ce soir ou demain pour son anglais.

– Ça marche. Papa vous embrasse de loin, au fait.

Y en a au moins une que ça fait rire. Je m’emmitoufle dans ma serviette et m’assois dans l’herbe pour dévorer mon déjeuner. Les enfants déboulent de l’escalier alors que je fais disparaître mon dessert, et s’arrêtent pile poil à la distance règlementaire.

– TATOUUUUUU !

– Ah, je soupire en grimaçant. Mon perçage de tympan hebdomadaire…

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