Jour 368

Je retire tout ce que j’ai dit hier sur le « vivement que ça se sache ! ». L’info a fuité mais rien n’est annoncé officiellement, et littéralement l’intégralité des habitants de mon circuit m’attendent à leurs fenêtres ou sur leurs paliers pour m’interroger. Je déteste mentir et j’y suis pas particulièrement doué alors je me contente de réponses vagues mais au quatrième « il faut attendre l’annonce officielle du gouvernement » j’ai des flashbacks des débuts du confinement. On passait la journée pendus au téléphone à se passer les rumeurs et à se lire des fake news contradictoires en attendant que Macron se décide à nous parler.

Je suis infiniment soulagé quand Madame Wellenstain m’accueille avec d’un :

– C’est toi, Jo ? Tu as des tests ?

– Félix est toujours malade Madame W ?

– Ça fait trois jours qu’il ne mange plus, le pauvre petit…

Merde… J’appuie mon vélo contre ma hanche et je tire mon portable de ma poche. J’envoie un texto à Julie tout en analysant le contenu de mon chariot du regard. Ouais, je dois pouvoir caler une boite de transport de chat là dessus…

– Vous voulez me montrer Félix par la fenêtre du rez-de-chaussée Madame W ?

Il a pas l’air brillant, ce chat, son ventre tout rond est raide au toucher et il a même pas la force de geindre. À peine celle de soulever les babines.

– Yo, il lui manque une dent, là.. !

– Il se bat régulièrement avec les rats, je lui ai dit de ne pas le faire mais…

– Il se bat avec les…

Double merde. Je me retiens me donner une claque sur le visage. Mon portable vibre : Julie sera à la réception.

– Je peux l’emmener chez une vétérinaire, si vous voulez bien me le confier.

– Oh, tu ferais ça ?

Bah tiens. Il ira tenir compagnie à ses copains. Je ne dis rien et je sangle la caisse du chat sur mon chariot. Je ne peux pas zapper le reste de ma tournée pour lui, ce n’est pas considéré comme une urgence, mais j’accélère la cadence, surtout qu’il fait déjà chaud.

Julie m’attend sur le palier avec un masque et des gants, elle retient ses chiens par leurs colliers. Elle est assistante vétérinaire et comme elle vit seule elle s’est portée volontaire depuis le début du confinement pour prendre en charge les animaux malades de mon circuit. Une sainte, cette fille. Son taux d’accueil a explosé depuis qu’une génie s’est mis à élever des rats pour faire pigeons voyageurs, et qu’une autre a décidé de dresser des chats pour lui faire concurrence.

Non, je ne plaisante même pas. Je sais pas ce que les gens ont dans la tête, je veux dire, c’est connu que les rats sont porteurs de maladie. Et puis, genre… On a internet ! C’est un truc de complotiste, clairement. Les quelques messages que j’ai intercepté étaient codés. Y a des débiles qui croient que le virus est un truc inventé pour nous contrôler et que le gouvernement surveille les télécommunications pour éliminer les gens qui se doutent de quelque chose avant que l’info ne se répande.

Du coup y a littéralement des rats et des chats qui se baladent avec des messages dans des colliers creux. Je vous laisse imaginer le foutoir quand y en a deux qui se rencontrent. Et qui c’est qui les rafistole ? C’est Julie ! Et qui c’est qui les lui apporte ? C’est Jojo !

– Encore un facteur clandestin ?

Ça la fait clairement rire sous son masque. Je lève les yeux au ciel tout en libérant la boite du chat de mon chariot.

– Tu penses, c’est la vieille carpette de Madame Wellenstain. Il a dû en choper un dans le jardin ou sous l’évier et il arrive pas à le digérer…

– Pauvre p’tit père… Tu peux laisser sa boite dans le jardin, je viendrai le prendre.

– Ça marche. J’ai pas du courrier mais Florie veut savoir si son lapin va bien ?

– Il est ok, tu devrais pouvoir le lui ramener demain.

– Ça lui fera plaisir. Bon, je te laisse, je suis pas rendu encore.

– Bon courage.

– Toi aussi !

Et me voilà reparti.

Mon père est devant les infos quand je rentre. J’ai un mouvement de recul vers le palier, j’ouvre la bouche pour lui dire d’aller s’enfermer dans sa chambre le temps que je rentre… et puis je me souviens.

C’est fini, tout ça.

Le vaccin.

Bénie soit Angéla et le stock qu’elle m’a donné !

– J’ai fait des madeleines ! il lance sans bouger du canapé.

– Trop cool ! Dieu te bénisse !

– Tiens, ça recommence, les bondieuseries. Macron va s’exprimer à dix-neuf heures, il ajoute une fois que j’ai retiré mes chaussures et posé mon sac.

Mon coeur bondit.

– C’est vrai ? Génial, ça va être officiel !

– Oui, tu vas pouvoir appeler ta mère pour lui confirmer.

Elle m’a déjà téléphoné trois fois pour me demander si les rumeurs étaient vraies, je lui ai dit que oui mais elle me rappelle dès qu’elle lit une info contraire sur internet. Je rafle trois madeleines encore chaudes dans l’assiette, sur la table de la cuisine, et je sors sur le balcon dont Papa a laissé la porte fenêtre ouverte. Je fais mon petit tour quotidien : les deux chèvre-feuilles japonais continuent de refuser de grandir, trop à l’étroit à deux dans le même bac. Mais chaque printemps, alors qu’on les croyait morts, ils renaissent ! En dépit de mon chèvre-feuille que j’ai planté à côté dans un pot normal, et qui s’échine à les envahir jusqu’à l’asphyxie. Il a tellement grandit qu’il envahit le mur comme un buisson. Vivement la floraison !

La hauteur des plants dans le bac à patates indique qu’on va bientôt pouvoir récolter. Les semis de tomates cerise sont en avance, aussi. Et les trois bacs « ratatouille » débordent de feuilles, si les fruits et les légumes suivent en proportion ça va être un sacré printemps, on va pouvoir partager notre récolte avec les voisins et faire des échanges. Je sais que la famille de l’immeuble d’à côté, l’étage en dessous, se sont spécialisés dans les épices et les plantes aromatiques, cette année. Et Coralie, la gardienne, a des citronniers et des mini orangers en pot. Toute la résidence va déborder de fruits et légumes d’ici le mois prochain. Si le confinement est levé dans les temps, on pourra faire une fête des voisins avec que des produits maison au mois de juin !

Je m’accoude au balcon. Le ciel s’obscurcit lentement, étape par étape. Des nuages blancs, énormes, roulent à l’horizon. Un nuée d’oiseaux dessine des arabesques dans un ciel dont ils sont redevenus les maîtres douze mois au paravant. Est-ce que bientôt les avions zèbreront à nouveau le ciel ? Et les potagers sur les balcons ? Vont-ils finir laissés à l’abandon quand tout le monde retournera au travail ?

– Rentre, tu vas rater l’allocution !

Je rit dans le col de mon teeshirt. On n’a jamais aimé le roi des riches, dans cette maison, mais depuis le début de la crise on vit suspendus à ses lèvres. S’il y a une chose dont j’attends la reprise avec impatience, c’est la vie politique.

Je m’assois dans le canapé, à côté de mon père, avec l’assiette de madeleines tièdes sur les genoux. Les premières notes de la Marseillaise retentissent, et puis le visage de Macron apparaît.

– Mes chers compatriotes…

4 commentaires sur « Jour 368 »

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